Commentaire de Josué: chapitre 2.1-7   

Rahab : une leçon sur la grâce

Après l’appel de Josué et la mobilisation des troupes (Josué 1), l’auteur ne décrit pas immédiatement la traversée du Jourdain (Josué 3-4) et la conquête du pays (Josué 6) ; il ouvre une parenthèse. L’exploration du pays par deux espions (Josué 2) semble anecdotique, car cet épisode ne change pas le cours de l’Histoire. Mais ce récit n’est pas secondaire pour autant. C’est même l’inverse. L’histoire de Rahab change notre compréhen­sion de la conquête du pays.

Josué fait explorer le pays avant de traverser le Jourdain (2.1-3)

2:1 Josué, fils de Noun, envoya secrètement de Chittim deux espions, en disant : Allez voir le pays et Jéricho ! Ils partirent et entrèrent dans la maison d’une prostituée dont le nom était Rahab, et ils y couchèrent.

2 On dit au roi de Jéricho : Voici que des Israélites sont arrivés ici cette nuit pour explorer le pays. 3 Alors le roi de Jéricho envoya dire à Rahab : Fais sortir les hommes venus chez toi, ceux qui sont entrés dans ta maison, car c’est pour explorer tout le pays qu’ils sont venus.

 

Josué met à profit les quelques jours que le peuple utilise à ses préparatifs de départ pour envoyer deux hommes explorer le pays. Josué est un homme de foi, et il sait que Dieu lui donnera la victoire, mais il est aussi un homme prévoyant. Il assume pleinement ses responsabilités. Il connaît en partie le pays de Canaan pour l’avoir exploré quarante ans plus tôt. Mais a-t-il exploré personnellement la région de Jéricho ? Il aimerait surtout avoir un rapport actuel de la situation. Il aimerait connaître, non seulement l’emplacement et l’importance des fortifications adverses, mais aussi l’état d’esprit des habitants. Les espions devront pénétrer dans Jéricho, afin de recueillir toutes les informations utiles pour mener le combat. Cette exploration est périlleuse, et les espions ne disposent que de quelques jours pour la mener à bien. Ils doivent s’en remettre à Dieu pour les guider et les protéger. Nul doute que Josué choisit ces deux hommes parmi ses meilleurs soldats. Des hommes courageux, sages et pleins de foi.

Les espions pénètrent dans la ville et vont dans la maison d’une prostituée. Ils cherchent un endroit où l’identité des visiteurs n’est pas demandée. (C’est le cas des maisons closes.) Ils cherchent un endroit populaire où les gens parlent librement de l’actualité, une situation que l’on peut rencontrer dans les bars, les pubs et les maisons de prostitution. La stratégie est bonne, mais les deux hommes se font malheureuse­ment repérer, et leur situation devient très vite compliquée.[1] Les soldats du roi sont à l’entrée de la maison close et viennent les arrêter, et eux sont enfermés dans une maison et une ville qu’ils ne connaissent pas. Sont-ils traversés par le doute sur l’action du Tout-Puissant ? Mais tout n’est pas perdu, car Dieu ne répond pas toujours à nos prières comme nous l’attendons.

Rahab cache les espions et trompe les émissaires du roi (2.4-7)

4 Mais la femme emmena les deux hommes, les cacha et dit : Oui, ces hommes sont venus chez moi, mais je ne savais pas d’où ils étaient. 5 Au moment où l’on allait fermer la porte, au crépuscule, ces hommes sont sortis sans que je sache où ils allaient ; hâtez-vous de les poursuivre et vous les rattraperez ! 6 En fait, elle les avait fait monter sur le toit et les avait dissimulés dans les tiges de lin arrangées pour elle sur le toit. 7 Ces gens les poursuivirent sur la route du Jourdain, jusqu’aux gués, et l’on ferma la porte après la sortie des poursuivants.

 

Pourquoi les soldats demandent-ils à Rahab de faire sortir les espions, plutôt que de pénétrer de force dans sa demeure pour les arrêter ?[2] Les soldats cherchent manifestement la collaboration de Rahab, car ils suspectent la prostituée d’avoir plusieurs endroits pour cacher ses clients si nécessaire. En outre, ils ne savent pas combien d’espions sont venus. Si les soldats connaissent personnellement Rahab pour avoir bénéficié de ses ‘services’ dans le passé, peut-être veulent-ils ménager la prostituée pour éviter qu’elle se venge par la suite en divulguant les rapports qu’elle a eus avec eux précédemment.

Rahab, loin de collaborer avec l’autorité, agit avec promptitude et à-propos pour cacher et protéger les espions. Elle utilise, sans doute, une des nombreuses cachettes préparées à l’avance pour ses clients. Elle fait monter les espions sur le toit de sa maison où des tiges de lin permettent de dissimuler des individus.

Ensuite, Rahab joue la comédie à la perfection. Elle accueille les soldats et offre immédiatement sa collaboration. Ses paroles prononcées avec conviction sont remplies de vérité et d’ambiguïté. Avec vérité, elle clame son innocence initiale : « Oui, ces hommes sont venus chez moi, mais je ne savais pas d’où ils étaient. » Elle poursuit en affirmant que ces hommes ne sont plus dans sa maison, ce qui est vrai si elle les a emmenés sur le toit par un escalier extérieur. (À cette époque, peu de maisons offraient un accès au toit par l’intérieur.) Elle dit qu’elle ne sait pas où ils sont allés, ce qui est aussi vrai si elle a rapidement indiqué aux espions plusieurs cachettes possibles, sans savoir laquelle ils choisiraient. Avec conviction, elle dit que si les soldats se hâtent, ils les rattraperont certainement, ce qui est l’entière vérité, car les espions sont tout proches. L’insistance de Rahab à agir rapidement pour rattraper les espions poussent les soldats à partir au plus vite, sans prendre la peine de vérifier ses dires, de fouiller sa maison ou de monter sur le toit.

Rahab a agi avec habileté pour protéger les espions ; pourquoi a-t-elle fait cela ? Était-il juste de protéger les ennemis de la nation ?[3] Était-il juste d’induire les autorités en erreur ? Pourquoi risquer la peine capitale pour sauver des hommes qu’elle connaissait à peine ? Quelle garantie avait-elle que ces hommes la traiteraient bien après le départ des soldats ? La réponse à ces questions se trouve dans les paroles que Rahab échange avec les espions.



[1]     Firth traite les espions « d’incompétents notoires » (p.44) !

[2]     Pour Calvin, le fait que les gardes restent à leur porte montre leur stupidité. « Leur vie dépend de la langue d’une femme comme suspendu à un fil » (p.45).

[3]     De nombreux commentateurs s’arrêtent sur ‘le mensonge’ de Rahab, mais peu s’interrogent sur sa trahison. Calvin relève que la foi de Rahab est vantée par deux apôtres (Héb 11.31 ; Jac 2.25).